La voiture des vainqueurs au Mans en 1979:
Au petit matin cette Porsche pointait en tête et devait la garder jusqu’à l’arrivée.
La presse ne fut pas enthousiaste à cette victoire. Ainsi Georges-Marie Fraichard (l’Auto-Journal) écrivait : "Le match que devaient se livrer durant les trois dernières heures les équipes Kremer et Barbour présentait une singularité intéressante : il s’agissait de deux équipes s’étant offert un mercenaire pour la faire la course en tête tandis que messieurs les milliardaires se feraient plaisir en assurant leurs relais à une cadence plus en rapport avec leurs capacités. Ainsi les frères Whittington avaient loué une Porsche à l’équipe Kremer qui fournit en même temps le premier pilote, Klaus Ludwig, lequel avait qualifié la voiture en tournant dix secondes plus vite que Don et vingt secondes de mieux que Bill… Dans l’équipe Barbour, même procédé : Dick Barbour, richissime importateur de voitures japonaises sur la côte ouest des Etats-Unis, avait invité à ses côtés l’acteur de cinéma Paul Newman et s’était offert un des hommes les plus rapides sur Porsche, l’Allemand Rolf Stommelen. (…) La présence de Paul Newman –qui faillit bien se trouver dans l’équipe gagnante– provoqua quelques mouvements de caméras mais jamais on ne les sentit réellement associé à la course ; c’est en tout cas assez dire –bien qu’il n’ait conduit que quatre heures– quel était le niveau de la compétition…"
Papier assez sévère s’il en est et peu flatteur pour les vainqueurs.
Je me permettrai cependant quelques éclairages complémentaires :
1-. L’équipage Ludwig/Whittington/Whittington a accompli 4.169,709 km, avec près de 12 heures de course sous une pluie battante. On est certes loin du record de la Porsche 917 en 1971 avec 5.335,313 km, mais c’est mieux que la MacLaren F1 GTR de JJ Lehto, Yannick Delmas et Mika Sekiya en 1995 (4.055,800 km accomplis) et finalement pas si éloigné des 4.608,020 km de la Rondeau en 1980 ou des 4.685,701 km de la Dauer Porsche de 1994 qui n’avaient pas du tout rencontré les mêmes conditions athmosphériques.
2-. Le niveau de la compétition est d’abord dû à la défaillance de la concurrence et ne doit pas remettre en cause la victoire des vainqueurs : les deux prototypes Porsche sont éliminés par des pannes moteur, Ford s’est fait piéger par des boîtes de vitesse insuffisamment préparées, la BMW M1 construite par March et qui devait rivaliser avec les 935 était très performante… sur le papier, les Rondeau furent malchanceuses, l’Aston-Martin V8biturbo n’était pas plus résistante, la WM fut aussi rapide (+ de 380 km/h dans les Hunaudières) qu’éphémère et les Dome étaient trop nouvelles pour être fiables. Une course de 24 heures, c’est d’abord être résistant et l’édition 1979 n’a surtout pas failli à la règle.
3-. L’article est assez dur avec les frères Whittington. Ce sont pourtant des pilotes assez capables, qui ont acquis une 935 dès 1978, en enchaînant les courses sur le sol américain. Bill Whittington devait ainsi gagner la course de Mid Ohio en 1978 (sans Ludwig je précise!); terminer second à Lime Rock et troisième à Mid Ohio. Les frères Whittington étaient d’ailleurs venus au Mans en 1978 (avec Konrad) et avaient terminé les 250 miles de Daytona en troisième position. Ce ne sont donc pas franchement des pilotes de second rang.
4-. L’article n’est pas plus flatteur pour Dick Barbour « richissime importateur », c’est vrai puisqu’il avait une des plus grosses concessions Toyota des USA. Mais c’est aussi un passionné de Porsche, qui courait déjà sur des 911 RSR puis sur 934 avant d’acquérir dès le printemps 1978 une 935 qu’il engageait immédiatement avec succès aux 24 Heures du Mans où il remportait la catégorie IMSA (équipage Barbour/Redman/Paul). L’équipage, tant décrié dans l’article de l’Auto-Journal, Stommelen/Barbour/Newman terminait second à Watkins Glen au début 1979, et la paire Stommelen/Barbour devait se retrouver souvent au cours de 1979 sur les podiums avec la 935 de Dick Barbour: quatrième aux 12 heures de Sebring en mars 1979 avec Rick Mears, sixième à Riverside avec Brian Redman, puis après le Mans, second à Watkins Glen avec… Paul Newman. Le "on ne les sentit réellement associés à la course" de l’article n’est donc pas exact et l’association du trio n’était donc pas une association de circonstance pour le Mans. Donc de la formule "il s’agissait de deux équipes s’étant offert un mercenaire pour la faire la course en tête", on retiendra surtout que le « mercenaire » était engagé depuis longtemps !