Le 28-04-2008 à 02:44:48, savilleRW a écrit :
Amis des lendemains qui déjantent, bonsoir.
Ayant oublié que le mois de Mai était constitué de "ponts", voilà que je me retrouve à la maison, inopinément, un peu déboussolé, grâce soit rendue à certains de considérer qu'un pont puisse être un viaduc... qui commence le vendredi soir précédent ce fameux Jeudi et se termine le dimanche au soir suivant le 8... un pont qui dure quinze jours... il faut croire que certaines professions ont une conception bien à elles du temps qui passe...
Anyway...
Je n'ai pas suivi précisément les prises de bec sur le sujet qui fait suite à votre rencontre Toulousaine. (Je regrette de ne pas avoir pu être présent... mais je crois que j'aurais fait une petite crise de nostalgie et de mélancolie avancée...), pourtant voici les questions, et quelques réponses, qui m'ont traversé l'esprit (embrumé) à la lecture de votre prose tantôt sage, tantôt tempétueuse concernant cette pauvre X-type et autre XJ40: Qu'est ce qui définit cette marque tellement à part?
Qu'est ce qui fait que tel ou tel modèle est ou n'est pas "Jaguarish"?
D'abord, j'estime (car je commence mon argumentaire par ce qui m'intéresse, en bon administrateur de mes sujets, tout comme un Roi Bananier), que tout modèle né sous la houlette de Sir William Lyons mérite le titre de Jaguar. Et que "la Jaguar touch" est justement l'éclatante prolongation de la vista de ce "patron", soit dit en passant, véritablement génial. Au même titre que les créations de Ferdinand/Ferry Porsche, Victor Hasselblad ou de Steve Jobs/Woz (Apple), tout ce qui a été créé sous son aura peut se targuer de l'AOC "Jaguar".
Il ne manquerait plus que l'esprit du créateur soit remis en cause...
pourtant, pourtant... quelle peut bien être le lien entre MK V et E-type (ou XKE pour les plus mordus), voire entre XK 120 et XJ6. Si éloignées les unes des autres et du reste de la production mondiale?
L'histoire de la marque est assez édifiante de ce côté là... on sait très bien que Sir W.Lyons adorait par dessus tout faire du "look alike" (bentley, Aston, alvis, Bristol), en y ajoutant une touche stylistique personnelle, et en utilisant le nec plus ultra des méthodes industrielles de l'époque, sur des bases techniques "éprouvées" avec un rien de technicité : rationalisation de la production, maîtrise des coûts, style et un superbe moteur (tiré du BMW d'avant guerre) = succès commercial.
Or comme toute aventure éminemment personnelle, toutes les créations ne se valent pas, certaines étant même des ratés retentissants (commercialement parlant, mais aussi esthétiquement parlant, ce qui est souvent lié). Etaient elles moins "Jaguar" pour autant? Non : S-type (première du nom) ne fut pas un succès, malgré le fait qu'elle fut une amélioration technique de MkII. Simplement, on améliore pas une Icône, on la brûle... Et on recommence à zéro, avec génie : ainsi naquit XJ6, croisement improbable d'S-type et de Mk X : l'équilibre parfait, épitomé de la marque.
A l'opposé de ces tâtonnements la "fulgurance", la rencontre de deux génies : binôme Lyons/Malcom Sayer : E-type.
Nonobstant la genèse C-D Type et Low drag, ce "piece of art" ne peut s'expliquer que par la rencontre miraculeuse de deux personnalités complémentaires : ce qui nous fait vibrer à l'heure actuelle encore est ce miracle unique, il en va de même à mon sens des Bugatti dessinées par Jean, des Lamborghini dessinées par Marcello Gandini.
"Des autos d'ingénieur" comme on aime à le rappeler, il s'agit surtout d'autos d'artistes-ingénieurs... Flaminio Bertoni était de ceux-là... (DS)
Alors, qu'est-ce à dire, que les auto nées après la retraite du maître n'étaient plus de vraies Jaguar?
C'est un peu vrai, et totalement faux en même temps : Lofty England, n'était, malgré toutes ses qualités pas aussi visionnaire que Lyons, pourtant c'est bel et bien grâce à lui que le V12 permit à XJ-S de survivre, malgré son entrée catastrophique sur le marché (mauvaise période à tout point de vue : British Leyland/premier choc pétrolier). Et au fil des ans, c'est elle, et "la meilleure automobile du monde" (XJ6) qui permirent à Jaguar de survivre. Elle devait beaucoup à W.Lyons, mais il n'était pas aussi impliqué dans sa réalisation que pour les précédentes.
Souvent considérée comme la plus bâtarde, elle a pourtant a tous les attributs qui en font une vraie Jaguar : vitesse, ligne, distinction, bois, cuir, silence... et palmarès sportif (si avec le group 44!)
British Leyland a failli avoir la peau de Jaguar sur ce coup là... mais la "vista" était toujours là...
Ceux pour qui XKE était le paradigme de la marque ont boudé XJ-S, maintenant, les amoureux d'XJ-S boudent X-type.
Pour son origine roturière?
N'importe quoi...
Les Jaguar, n'en déplaisent à certains ne font pas partie de l'aristocratie automobile, elle en prennent les atours, mais elles sont tout aussi roturières que des BMW, ou Mercedes... et personne ne reproche à BMW de produire des Mini, ou à Mercedes de produire des Smart!
Alors, le hiatus serait là? Un engin qui ne doit rien au reste de la production mondiale? Autogène? Existant par et pour ces propres attributs?
Et bien non. XJ6 n'avait rien de révolutionnaire, elle était simplement la quintessence, l'Equilibre parfait... Celle qui résumait "les autres" (MBenz, Alfa, Lancia...).
Alors, alors? Etudions la chose plus précisément, en prenant certains points de repères et voyons si nous pouvons en tirer une conclusion.
Mk V - VII-IX : dinosaures automobiles elles furent les concurrentes des américaines chromées et aileronées... succès considérable outre atlantique elles sont à l'origine de la réputation de la marque en matière de confort et d'intérieur "cosy". Pourtant elles avaient un moteur fantastique, mais un pauvre châssis séparé et n'avaient rien d'enthousiasmant stylistiquement (je parle des avis d'époque, pas de notre jugement actuel... à mon sens elles ont justement le charme de n'avoir jamais été "modernistes" )
Jaguar assurément : datée mais charmante et extrêmement raffinée : succès sportif aussi (sisi! Monte Carlo par exemple ou Liège-Rome-Liège)
XK 120 -150 : un accident de parcours : simple étude de style pour promouvoir Mk VII et son moteur, elle connut un succès incroyable. Rustique, pour ne pas dire basique (mis à part son moteur et son embourgeoisement au fil des ans), elle offrait pour deux fois moins cher des performances d'Aston DB 2/4.
Jaguar assurément : belle à se damner malgré un certain conservatisme, performante, elle est la genèse de l'esprit "GT" (grand tourer) de la marque : succès considérable en compétition.
MkII : Icône des sixties, considérée pourtant par beaucoup comme "trop petite" pour être une Jaguar. Intérieur sublime, performance hors du commun, équilibre des formes : bref, une merveille. Bardée de défauts. Fragile... complexe. Première monocoque de la marque, pas tout à fait au point question fabrication. Succès sportif avec B.Consten au tour de france auto.
XKE : que dire... Si quelqu'un vous dit aimer les Jaguar mais pas E-type, c'est un schizophrène. On ne peut pas ne pas aimer XKE!
Elue meilleure automobile sportive britannique de tous les temps par Jeremy Clarksson (ce qui interdit toute contestation, le bonhomme étant le Dieu-Roi autoproclamé de l'autodérision-mauvaise foi britannique), cet engin improbable est une sculpture sur roue, l'indicible exprimé. Celle par qui le scandale est arrivé sur Carnaby Street, le "swingin' London". Bref vous l'avez compris... LA Jaguar par excellence.
Pourtant, elle n'a rien d'une Jaguar : complexe (mélange de treillis du berceau avant et de monocoque pour la partie arrière), rustique (jusqu'à la série 3), faisant l'impasse sur le bois, rétive, difficile à conduire, et aucun succès significatif en compétition (je parle des "regular", pas des "lightweight" (et d'ailleurs même elles, ce n'était pas terrible)).
C'est l'antithèse des Jaguar "faciles" et bourgeoises qu'étaient S-type et Mk X.
XJ : pinacle du génie de Lyons. Equilibre, grâce, elle n'a cessé de se bonifier (à ce propos, à Toulouse il y avait trois XJ-C lors de la réunion, non? Divin piège à rouille! Quelle auto merveilleuse!). On peut regretter les "350" ou les "40", pourtant elles ne sont que des avatars de la création originelle, hommage plus que plagiat. Et leur fonction première n'a jamais cessé d'être : le confort et l'efficacité : zéro stress au volant.
Jaguar par excellence, pourtant c'est elle qui fait entrer la marque dans les années de normalisation. Il y a fort à parier que sans elle, Jaguar n'aurait jamais pu survivre au tournant post-industriel...
XJ-S : exacte opposé d'XKE : conservatisme et horreur infini des intérieurs (premiers modèles). Boîte à chagrin, fiabilité tout bonnement nulle jusqu'aux HE, et même là, c'est pas terrible. Mais confortable, de plus en plus belle avec les années, c'est un résumé des valeurs "bourgeoises" de la marque (luxe, calme et volupté).
Jaguar assurément, pendant d'XJ comme son nom l'indique pour le "sport", en réalité une "grand tourer", elle aurait pu s'appeler XJ-GT (EXJAY-GITI en briton, mouais)
XJ 220 : bizarrerie sans lieu d'être. Une sorte XK-SS nouvelle ère. Qu'a t-elle de Jaguar, même le V6 n'a rien de bien catholique, il ne s'est jamais retrouvé sur une auto de série. D'ailleurs c'est une TWR... ce qui n'a aucune importance. Jaguar peut en être fier.
XJR 15 : même topo... S-type : redite moderne de MkII pour la forme, ère FMC pour la technologie. Je ne l'ai jamais pratiquée, mais assurément, elle est bourgeoise, statutaire... personne ne s'avancerait à la qualifier d'autre chose que de "Jaguar" : elle porte trop bien son casque de "Bobby"! Pourtant elle apparaît sans inventivité, simplement décalée dans le paysage automobile...
Alors?
C'est une Jaguar, car elle à pour elle ce qui fait la réalité actuelle (et pas forcément le futur) de la marque : le confort et surtout la mémoire de Lyons, maladroit néo-rétro peut être, mais assumé.
X-Type : alors, c'est par elle que tout finit, parce que c'est une Mondeo rebadgée?
Mon œil, elle aussi elle véhicule tous les attributs de la marque : statutaire, confortable...
Ce qui la rend moins "Jaguar", c'est justement son absence de fantaisie, sa trop grande sagesse. C'est une auto sans défauts et aux qualités trop discrètes. Petite XJ, l'effet d'unité de gamme ne prends pas, question d'équilibre, de volumes. Une Jaguar DOIT se démarquer, pas forcément du reste de la production... non intrinsèquement, par des choix assumés, qu'une auto de grande diffusion ne peux pas imposer au plus grand no... attendez, non, ce n'est pas vrai. Qui oserait dire que "Série une" n'est pas une vraie BMW? Personne.
Le fait est qu'X-type est une vraie Jaguar de par ses attributs, mais c'est une Ford par son approche trop frileuse de son statut "décalé". Et c'est véritablement dommage car je suis persuadé que l'auto est pétrie de qualité. Pardonnez moi encore amis X-typistes (surtout vous Yves), mais pour moi, la vraie X-type a existé : c'était Rover 75, plus assumée, plus réussie. Le "look alike" de soi-même, c'est un aveu de manque d'ambition!
D'où XF : "look alike" s'il en est, mais sans référence passéiste : la mémoire s'est déplacée, et Lexus est la mémoire de toute une génération gavée par MTV.
Je suis persuadé que comme le dit Ian Callum, XF aurait été approuvée par W. Lyons, simplement, elle aurait porté en elle des germes de bizarreries insulaires et de génie visionnaires, ce qu'elle n'a qu'a l'intérieur... dommage... mais c'est ainsi.
Pourtant toutes sont des Jaguar, vous savez pourquoi?
Parce que ni vous, ni moi, ni votre entourage ne pourra vous citer une seule raison valable d'acheter une Jaguar plutôt qu'une autre marque.
Plus chic? Une Mercedes, ce n'est pas précisément une endive.
Plus efficace? Audi sur ce plan emporte tout les suffrages. Tout comme Porsche, ou BMW.
Plus belle? CLS ou Quattroporte ne sont pas des laiderons.
Moins cher? Tout est relatif, (ce propos X-type n'est pas très bien placée).
Alors, on achète une Jaguar parce qu'elle est moins bien que les autres?
Mouais.
Parce que le palmarès sportif...
Mouais, la F1 n'est pas un souvenir très glorieux. Quant aux victoires au Mans, elles sont bien loin!
Le dénominateur commun de toutes les Jaguar est ce qui "place" la marque : c'est son statut "unlikely" : on ne sait pas vraiment pourquoi elle existe : elle n'est pas tout a fait rationnelle, n'a rien à faire là, et c'est pourquoi on les achète.
Et c'est bien ce qui pose problème aux "marketeurs", car ce n'est pas l'irrationnel pécuniaire de Bentley ou RR, non, simplement un décalage, un truc qui fait que cette marque n'a pas (ou plus) lieu d'être.
Loin d'échapper aux modes, aux influences extérieurs (même sous l'ère Lyons) elle a toujours essayé de les synthétiser et de les proposer à des tarifs "placés", ce que fait idéalement XF. Ca part dans tous les sens durant toute son histoire : mélange de tradition et d'audace, d'incohérence et d'équilibre, de contradictions assumées ou non... de palmarès sportif et de paquebots improbables.
Lorsque les sixties étaient vraiment déjantées, en plein délire psyché-beatles-Mary Quant. Jaguar sortait XKE. En plein boum du l'industrie du luxe et du glamour-bling-bling (ça ne date pas de Sarko).
Jaguar sortait X-type... y a un problème que FMC n'a pas su résoudre.
Ce qui peut paraître un handicap (l'improbable/unlikely), ne l'est pas tant que ça si un visionnaire se penche sur le problème.
Il fut un temps ou Apple semblait condamné, valeur de l'action : $4 ; valeur actuelle $170.
Ce qui a changé? Steve Jobs est revenu aux commandes, avec Jonathan Ive à la planche à dessin.
Il fut un temps où Porsche était moribonde.
Elle vient de racheter V.A.G.
Ce qui a changé?
Ce mégalomane de Ferdinand Piëch, insupportable mais génie industriel (décidément c'est de famille).
Pour moi, donc, ce qui caractérise Jaguar c'est son existence envers et contre toute logique. Manque un homme, un catalyseur de génie (Ian Callum, malgré toutes ses qualités n'est pas celui-là).
William, revient, ils sont devenus fous!
Contradicteurs bienvenus!
Cordialement...
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