En campagne, les ministres de M. Raffarin font profil bas
Dix-neuf membres du gouvernement sont candidats aux élections régionales. Cette mobilisation concourt à la politisation du vote des 21 et 28 mars. Pourtant, sur le terrain, ils mettent en avant leur ancrage local au détriment de leur fonction ministérielle.
La moitié du gouvernement est en campagne. Avec 19 ministres candidats aux élections régionales - dont six comme tête de liste -, l'équipe de Jean-Pierre Raffarin (qui en comprend 38) s'exposera, les 21 et 28 mars, face aux électeurs. Ministre candidat, le rôle est délicat ; d'autant que leur présence en nombre offre aux adversaires un argument de poids pour "nationaliser" la campagne. Les résultats de la troisième vague du sondage TNS-Sofres effectué pour Le Monde, RTL et LCI (publiés en page 8) confirment en outre la tentation des Français d'utiliser le scrutin régional pour manifester leur mécontentement : 62 % des sondés disent leur envie d'un vote-sanction.
Jean-Pierre Raffarin a lui-même créé les conditions d'une situation délicate pour ses ministres. N'est-ce pas lui qui les a encouragés à s'enrôler pour les régionales ? "Nous avons des batailles politiques à gagner ; quand le ministre est le meilleur, il doit y aller", expliquait-il, le 8 avril, aux députés de l'UMP qui l'interrogeaient sur la façon d'aborder les élections du printemps. Cinq mois plus tard, au conseil national de l'UMP, il invoquait son expérience d'ancien président de région (Poitou-Charentes) pour recommander aux candidats de "parler des projets de la région mais pas de projets partisans".
Porte-parole du gouvernement et candidat à la présidence de la région Ile-de-France, Jean-François Copé résume la schizophrénie qui s'impose ainsi aux ministres en campagne : "Il faut aborder ce scrutin comme une super élection municipale, avec un véritable projet pour la région, mais, en même temps, se préparer à ce qu'il fasse l'objet d'une lecture nationale, quoi qu'il arrive." Dominique Bussereau, secrétaire d'Etat aux transports et proche de M. Raffarin, renchérit : "Dans mes réunions, je ne parlerai que des enjeux régionaux. Je ne vais pas aborder les enjeux nationaux." Et si on l'interroge sur l'action du gouvernement ?"Je ne vais pas mettre mon drapeau dans ma poche, corrige-t-il. Je défends le gouvernement."
"Je ne répondrai sur l'action du gouvernement qu'en réponse aux critiques de l'opposition, prévient aussi le ministre délégué au budget, Alain Lambert. Les ministres n'ont pas reçu de consignes particulières sur la campagne. Au fil des rencontres avec les électeurs, je constate qu'ils veulent avant tout parler de leur département - plus même que de la région." Dans le même esprit, M. Copé précise qu'il "tient davantage -sa- légitimité de -son- mandat de maire à Meaux -Seine-et-Marne- que de -son- expérience gouvernementale".
Le ministre de la fonction publique, Jean-Paul Delevoye, ne partage pas ces réserves. "Quand vous êtes ministre, juge-t-il, cela vous donne clairement un plus en terme de notoriété." Il préfère d'ailleurs se présenter en "candidat ministre", assurant : "Notre action au gouvernement crédibilise notre discours." Et d'ajouter : "L'action, c'est la meilleure réponse au sentiment d'impuissance du politique et à la tentation de l'abstention."
"Etre ministre n'est pas un handicap, plaide pour sa part M. Bussereau. Un membre du gouvernement candidat, c'est, aux yeux des électeurs, une source de satisfaction." En s'empressant quand même de préciser qu'il ne mène pas "une campagne de ministre, mais d'élu de Charente-Maritime"...
LA SEMAINE DE HUIT JOURS
Notoriété et crédibilité de l'action politique d'un côté ; crainte du vote-sanction de l'autre : les ministres tentent donc de slalomer entre les contraintes. Le ministre délégué à l'enseignement scolaire, Xavier Darcos, chef de file de l'UMP en Aquitaine - où il affronte François Bayrou -, avoue lui aussi qu'il consacre "80 % de -ses- interventions" aux questions régionales. "Ce sont plutôt les opposants qui m'interpellent sur les dossiers nationaux et ceux de mon ministère, comme la carte scolaire, explique-t-il. Les Aquitains veulent qu'on leur parle de leurs affaires."
Le ministre du travail, François Fillon, a soigneusement calibré la part du ministre et celle du candidat dans la campagne qu'il conduit dans les Pays de la Loire : 75 % de programme régional, 25 % de programme gouvernemental. Un "copier-coller" que réalisent pour chaque meeting son équipe de campagne régionale et son état-major parisien - "après 21 heures", précise avec insistance un de ses proches collaborateurs.
Car le mélange des genres - et des budgets - est l'autre écueil que doivent éviter les ministres en campagne. "La loi est très stricte et il faut cloisonner très clairement l'activité ministérielle et l'activité du candidat", explique M. Delevoye. "Quatre jours par semaine en campagne, quatre jours par semaine au ministère",résume le conseiller d'un ministre... avant de réaliser que la semaine ne comporte que sept jours ! "Le ministre a simplement étoffé son planning du week-end en commençant le vendredi matin en région et en terminant lundi soir", explique-t-il alors.
Entre ces figures imposées, les membres de l'équipe Raffarin ont souvent le sentiment de mener leur propre combat. Le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, Renaud Muselier, n'ignore pas que son affrontement avec Jean-Marie Le Pen et Michel Vauzelle, président (PS) sortant de Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA), braque les projecteurs sur sa région - donc sur lui. "C'est mon élection, dit-il. Je ne reçois de conseil de personne, je suis maître de mon destin."
Après avoir essuyé plusieurs défections au sein de son propre camp et dû affronter les luttes d'appareil pour la constitution des listes à Paris, M. Copé fait lui aussi de ce scrutin un défi personnel. "J'ai fait à Paris le ménage que les autres n'ont pas fait, assure-t-il. Et aujourd'hui, à 39 ans, je n'ai rien à perdre."
Pour concilier scrutin régional et ambitions nationales, François Fillon manie aussi la dialectique. "C'est le ministre le plus gradé du gouvernement parmi ceux qui sont candidats", souligne son entourage. Un de ses proches ajoute : "Si son score est important, il pourra s'en prévaloir, notamment dans le cas où une claque terrible aux régionales donnerait à Jacques Chirac l'envie de rebattre les cartes."
Aux avant-postes de la campagne, les 19 ministres engagés ont envie d'en découdre seuls et redoutent même les soutiens trop ostensibles venus de la capitale. "Si un ministre fait un déplacement en Ile-de-France, je ne m'y précipite pas", reconnaît M. Copé. Le directeur de campagne d'un autre ministre est plus explicite encore : "Soit le ministre qui vient est meilleur que le ministre candidat, et il le fait passer pour un con ; soit il est moins bon que lui et il lui fait perdre des voix."Ainsi formulé, l'avertissement ne vaut pas pour M. Raffarin. Le premier ministre a annoncé, le 12 janvier, qu'il se rendrait "dans la quasi-totalité des régions"...
19 ministres sur 38 sont candidats aux élections régionales
Six membres du gouvernement conduisent les listes de la majorité. Jean-François Copé, secrétaire d'Etat aux relations avec le Parlement, en Ile-de-France ; François Fillon, ministre des affaires sociales, en Pays de la Loire ; Renaud Muselier, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, en Provence-Alpes-Côte d'Azur ;
Xavier Darcos, ministre délégué à l'enseignement scolaire, en Aquitaine ; Gilles de Robien, ministre de l'équipement et des transports, en Picardie ; Jean-Paul Delevoye, ministre de la fonction publique et de l'aménagement du territoire, dans le Nord-Pas-de-Calais.
Treize autres sont inscrits sur des listes.Dominique Versini (précarité et exclusion), Jean-François Lamour, (sports) et Nicole Guedj (programmes immobiliers de la justice) sont respectivement premier, deuxième et troisième à Paris ; Alain Lambert (budget) est tête de liste dans l'Orne ; Roselyne Bachelot (écologie) est tête de liste dans le Maine-et-Loire ; Marie-Thérèse Boisseau ( handicapés) est tête de liste en Ille-et-Vilaine ; Dominique Bussereau (transports), est tête de liste en Charente-Maritime ; Hervé Gaymard (agriculture) est tête de liste en Savoie ; Léon Bertrand (tourisme) est tête de liste en Guyane ; Nicole Ameline (parité et égalité professionnelle) est numéro deux dans le Calvados ; François Loos (commerce extérieur) est troisième dans le Bas-Rhin ; Jean-Jacques Aillagon (culture) est troisième en Moselle ; Pierre-André Wiltzer (coopération) est 23e dans l'Essonne.
Gilles de Robien tête de liste en Picardie
Gilles de Robien devait officiellement annoncer, vendredi 20 février, à Saint-Quentin (Aisne), sa candidature comme tête de liste UDF-UMP aux régionales en Picardie. Le ministre (UDF) des transports a récemment reçu Elodie Gossuin, Miss France 2001, pour lui proposer d'être sur la liste du département de l'Oise comme représentante de la société civile. "Le fait que Gilles de Robien m'ait contactée a été une très bonne surprise pour moi (...). J'ai toujours eu la passion de la politique", a-t-elle confié au Courrier picard. La jeune femme, âgée de 23 ans, n'a pas encore donné sa réponse.
Le Monde 19 Février 2004