Un article édifiant du monde sur ce sujet :
Edito du Monde
Régression à Pékin
LE MONDE | 07.02.06 | 14h37 • Mis à jour le 07.02.06 | 14h43
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A l'heure où la Chine est acclamée dans les forums internationaux, courtisée avec empressement par les chancelleries et les acteurs de l'économie mondiale hypnotisés par le "marché du siècle", il est des nouvelles que l'on souhaiterait ne plus lire. Comme celle-ci : un journaliste est mort, le 2 février, des blessures que lui avaient infligées trois mois plus tôt dans sa ville de Taizhou (province côtière du Zhejiang) des policiers furieux de la publication d'un article sur l'imposition de taxes locales arbitraires. Rédacteur en chef de Taizhou Wanbao, Wu Xianghu n'est pas le premier et ne sera, hélas, pas le dernier citoyen chinois à périr sous les coups de cogneurs de commissariat. Les passages à tabac policiers, suivis de morts d'homme, restent une pratique assez répandue dans la Chine de 2006.
La mort de Wu Xianghu révèle un climat inquiétant. La presse, mais aussi, derrière elle, l'embryon de société civile — avocats, militants associatifs, ONG — sont la cible, depuis environ un an, d'un raidissement répressif du régime de Pékin qui nous projette bien des années en arrière. Arrestations et condamnations de journalistes se sont multipliées ces derniers mois. Les quotidiens Xin Jing Bao, Nanfang Dushi Bao ou l'hebdomadaire Bing Dian, titres emblématiques d'une presse mordante et audacieuse au service d'un public de plus en plus exigeant, ont été récemment mis au pas ou fermés sur ordre du département de la propagande.
La presse chinoise vit des heures sombres. La nouvelle génération de journalistes est sous le choc. Le marché, la concurrence, la course aux lecteurs, avaient pourtant métamorphosé les médias chinois depuis une dizaine d'années. Leur couverture s'était aérée, colorée, emplie de reportages sociaux parfois critiques, souvent tolérés par la faction éclairée de la direction du Parti communiste chinois (PCC) consciente que la presse avait son rôle à jouer pour " régler les problèmes" multiples que connaît ce géant engagé dans une phénoménale mutation.
Cette bienveillance semble aujourd'hui révolue. Car la priorité du PCC n'est plus de "régler les problèmes" mais d'empêcher que ceux-ci soient connus du public. La direction pékinoise se raidit, car elle panique. A la base, les tensions couvent. Emeutes et protestations de paysans et d'ouvriers, victimes d'un "miracle" très inégalitaire, enflamment la paronaoïa d'un régime davantage soucieux de sa survie au pouvoir que du bien commun de la Chine. Où sont donc les retombées politiques du "miracle économique" que les alliés de Pékin avaient espéré et promis ? Il faut dire crûment les choses : ces progrès sont nuls. On est même dans une phase régressive. L'Occident se tait, car il a renoncé à fâcher le PCC. Les citoyens chinois, courageux et dignes, pourraient bien s'en souvenir.
Article paru dans l'édition du 08.02.06